Cela fait un moment que je n’ai rien publié – vacances obligent – et il m’a été difficile ces dernières semaines de reprendre le clavier. J’espère que vous m’en excuserez chères lectrices et chers lecteurs, mais j’ai eu besoin de reprendre mon souffle.

Le visionnage des primaires américaines – qui ont été d’un niveau affligeant – m’inquiètent. Je vous propose d’ailleurs un résumé pour la primaire républicaine que je trouve excellent : il y aborde les thèmes, le niveau des interventions et ce à quoi nous devons nous attendre. Bref, un must see (désolé pour les non anglophones, c’est en anglais mais vous pouvez afficher les sous titres dans la vidéo) : GOP primary Rap battle ou encore cette magnifique introduction (à voir si vous voulez rire, vraiment j’insiste) de Donald Trump à l’un de ces « rallies »…

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Je ne suis pas sûr si je suis en train de regarder le débat du GOP ou un spectacle comique

L’article que je vous propose aujourd’hui est en lien avec cette vidéo et le dernier article que j’avais écrit en 2015. En effet, j’avais conclu l’année précédente avec une chronique sur le vote et l’abstention mais je n’étais pas allé aussi loin que je l’aurais voulu.

Pour démarrer cette année 2016, et afin de laisser les nouvelles pantalonnades prendre un peu d’ampleur, je voudrais terminer ce que j’avais commencé en abordant les deux derniers points que je n’avais pas intégré à mon dernier article car je les trouvais trop abstraits et complexes, rendant le texte difficile à comprendre :

  • voter, au sens économique, n’a pas de sens dans une démocratie représentative.
  • « l’irrationalité rationnelle »des électeurs.

Voter serait une perte économique ?

J’écrivais dans mon dernier article que nous sommes, en France, dans une démocratie représentative où une oligarchie (la « classe politique ») est élue au pouvoir. Le vote doit permettre au citoyen de choisir parmi ces candidats, celui qui lui semble le meilleur. Ou à la rigueur, le moins pire. Le politicien serait le représentant élu par les votants pour s’exprimer en leur nom. En conséquence, il serait le représentant de l’intérêt général de ses électeurs.

Le citoyen, pour choisir pour quel candidat voter, doit donc prendre le temps de connaître leurs propositions. A cette fin, il doit prendre le temps de lire les programmes, d’écouter les diverses interviews et entretiens et de les mettre en relation avec la situation réelle de la communauté pour laquelle le politicien se porte candidat.

12507118_10154473490899237_787072387378286611_n                        Ne nous traitez pas comme des idiots juste parce que nous sommes stupides !

Il faut donc, pour voter raisonnablement, prendre un temps certain afin de prendre connaissance de tous les paramètres. Pour une élection municipale dans une petite commune, le nombre de données à maîtriser peut être raisonnable. Pour une élection de plus grande ampleur, comme la présidentielle par exemple, le nombre de données à intégrer devient vite bien trop important, demandant un temps énorme et des connaissances difficiles à maîtriser (géopolitique, énergies, économie, sociologie, etc…). Il faut donc, pour appréhender tous ces sujets, les étudier durant un temps considérable, et je ne vous apprends pas que ce temps constitue un coût.

Ajoutons à cela les coûts d’inscription sur les listes, de déplacement le jour de l’élection, le coût de l’organisation du scrutin – à la charge du contribuable (qui est en général l’électeur lui-même) – et le manque à gagner de ce que vous auriez pu faire à la place et vous obtenez le coût de votre vote. Pour que ce vote soit économiquement justifié, il faudrait qu’il améliore votre situation et que donc le gain espéré soit supérieur à vos dépenses liées au vote.

Je vais ici prendre un cas pratique : supposons que votre revenu marginal net soit de 10 euros de l’heure et qu’il faille au moins 20 heures pour s’informer, par exemple lors d’une présidentielle. Supposons que les coûts directs mentionnés ci-dessus soient de 50 euros. Le coût du vote est de 250 euros. Pour qu’il soit économiquement justifié, il faudrait que le vote améliore votre situation et que donc le gain espéré soit supérieur à 250 euros.

Le gain espéré peut venir, par exemple, d’une proposition de réforme fiscale de votre candidat préféré ou bien d’une proposition de subventions pour votre catégorie particulière. Or, quelle est la probabilité que votre vote change le résultat de l’élection ? Statistiquement, la probabilité que votre vote change le résultat final est extrêmement faible. Plus l’élection est importante en nombre de votants, moins votre vote a de chance de faire changer le résultat final. Dans une élection qui se finit avec des écarts de voix de 1.139.983 votants comme lors de la présidentielle française de 2012, il faudrait que le différentiel de politique économique entre le candidat A et le candidat B vous rapporte au moins un quart de milliard d’euros en valeur actualisée nette au cours de votre vie pour que votre gain espéré soit de plus de 250 euros. En fait, on ne peut même pas comparer le coût du vote (certain) et le gain espéré du vote (incertain) à moins de faire l’hypothèse farfelue que les électeurs sont neutres face au risque. S’ils sont averses au risque – et, empiriquement, la quasi-intégralité des agents économiques le sont – le coût du vote doit être substantiellement supérieur au gain espéré de ce dernier pour couvrir le coût implicite de l’incertitude.

Comme vous venez de le constater, la probabilité que votre vote change finalement quelque chose en votre faveur est extrêmement faible (comme le disait Nozick dans Tale of a slave : « il n’y a jamais eu d’égalité »). Par ailleurs, plus l’élection est importante en nombre de votants, moins votre vote a de chances de faire changer le résultat final. Vous commencez ici à entrevoir le dénouement. A cela, il faut ajouter à la probabilité que le candidat tienne ses promesses – ce qui, au vu des dernières élections à tous les échelons relève de la croyance – et que ces promesses passent le stade de la législature.

Nous pouvons donc en conclure que le vote est économiquement irrationnel.

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Pensez à quel point la personne moyenne est stupide, et ensuite réalisez que la moitié des humains sont plus stupides qu’elle.

 

L’électeur est il toujours rationnel ?

Si vous interrogez les économistes professionnels, ils répondront que cela n’a pas d’importance. Imaginons que 90% des électeurs ne soient pas du tout informés. Ils votent donc au hasard. Les 10% restant sont parfaitement informés, et votent en toute connaissance de cause.
Prenons une simulation d’élection NéronCicéron, qui va forcément se finir avec au moins 45% des voix pour Néron et au moins 45% des voix pour Cicéron, si les 90% d’électeurs mal informés votent au hasard. Ceci semble catastrophique jusqu’à ce qu’on introduise les 10% d’électeurs rationnels. Ces derniers connaissent parfaitement les vues politiques des deux candidats et en comprennent les conséquences sociétales. Ils votent donc tous Cicéron et ce dernier est élu avec 55% des voix.
En fait, la démocratie est toujours sauvée, car quel que soit le nombre d’électeurs mal informés qui votent au hasard, les quelques électeurs informés sauvent le système à chaque élection. Même avec 99% d’abrutis, Cicéron est élu avec 50,5% des voix. C’est la théorie des économistes professionnels : « le miracle de l’agrégation ». Mais cette théorie résiste-t-elle à l’épreuve des faits ? La réponse est « non » !

Dans The Myth of the Rational Voter : Why Democracies Choose Bad Policies, Bryan Caplan conteste les conclusions de l’école du choix public selon lesquelles l’électeur serait rationnel mais mal informé : pour lui, « le miracle de l’agrégation » selon lequel les erreurs des électeurs mal informés se compenseraient par la loi des grands nombres est une erreur car ces erreurs ne sont pas aléatoires mais systématiques. Les électeurs disposent de croyances fondamentales et de préférences sur leurs croyances, entrainant des choix basés sur des biais.

Caplan en identifie quatre :

  •  biais anti-marché (sous-estimation de l’efficacité des marchés)
  •  biais anti-étranger (méfiance de l’échange international)
  •  biais travail (importance accordée à la valeur du travail)
  • biais pessimiste (croyance de la décadence civilisationnelle)

Caplan s’appuie sur une enquête réalisée en 1996 auprès, d’une part, de 1500 Américains, et de l’autre de 250 doctorants en économie, pour étayer la réalité de ces différences de croyance entre économistes et citoyens lambda. Contrairement aux économistes, les citoyens croient dans leur ensemble que les prix ne suivent pas les lois de l’offre et de la demande, que le protectionnisme est bon, que la croissance se confond avec le nombre d’emplois, et que la décadence est en marche. (Vous trouverez une conférence de Caplan en suivant ce lien)

 

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Vous avez raison. La rationalité est considérée comme folie dans nos conditions actuelles.

Pour lui, les votants ne sont donc pas mal informés, ils sont rationnels dans leur irrationalité, c’est-à-dire leurs croyances. Ils votent avec leurs émotions et non avec leur raison et l’arme du politicien est donc de jouer avec celles-ci afin de les faire basculer.

Je vais prendre un des derniers exemples « d’irrationalité rationnelle » que j’ai trouvés et qui a contribué à me faire lâcher le clavier quelques temps : aux Etats-Unis, 30 % des électeurs républicains et 19 % des démocrates sont d’accord pour bombarder la ville d’Agrabah … La ville imaginaire d’Aladin … Voyez les différents biais en œuvre :

  •  Si un institut de sondage pose la question, c’est que cette proposition a déjà été formulée par quelqu’un d’important
  • Ce quelqu’un est sûrement qualifié, sinon pourquoi un institut de sondage rapporterait son avis ?
  • Le nom de la ville à une certaine consonance, laissant penser à une ville du Moyen Orient, donc possiblement liée à un ennemi (Iran, ISIS, peu importe finalement).

Donc, sans ne rien connaître, plusieurs milliers de personnes donneraient leur accord pour lancer des bombes au hasard car quelqu’un d’important aurait déclaré quelque chose sur laquelle il a une compétence, et ce dans les deux camps.

Rien que sur ce cas, vous pouvez voir les deux thématiques que je vous ai exposées mises en œuvre : le coût de vérification des informations est trop élevé pour certaines personnes qui vont alors faire confiance à une personne qu’elles jugent compétente. Pour déterminer si cette personne est de confiance, elles vont se référer à leurs croyances comme le rapportait Caplan.

Pour conclure ce billet, je vous propose la liste des « objectifs 2017 » postée le 11 janvier par la radio RMC afin de vous donner un exemple récent de l’irrationalité de nos concitoyens. Certains d’entre vous trouveront peut-être ces propositions justes. Ces équipes ont proposé plusieurs mesures à leurs auditeurs et voici la liste des cinq qui ont été retenues :

  • Autoriser les entreprises à mettre à la retraite les salariés qui disposent de leurs pleins droits, à la condition d’engager des jeunes à cette occasion (85% d’opinions favorables)
  • Baisser les cotisations sociales pour les entreprises qui s’engagent à consacrer davantage de moyens à la formation de leurs salariés (78%).
  • Permettre aux entreprises d’organiser des référendums auprès de leurs salariés pour décider à la majorité absolue de la durée du temps de travail (69%)
  • Créer un système de chômage partiel : baisse du temps de travail et du salaire en contrepartie du maintien dans l’emploi, l’Etat complétant la perte de revenu en indemnisant les salariés à hauteur de 95% de leur rémunération initiale (67%).
  • Remplacer le CDI et le CDD par un contrat de travail unique à durée indéterminée dont le niveau de protection augmente avec l’ancienneté du salarié (61%).

epic-facepalm_o_289302Lorsqu’un Facepalm n’est pas suffisant.

Je vais brièvement tenter de lever les sophismes dans chaque proposition et je vous invite fortement à consulter les liens pour obtenir de plus amples informations, le but étant encore une fois de ne pas avoir un article trop lourd. Évidement cette consultation ne représente que les avis des auditeurs de cette station, mais c’est une radio d’information et de débats qui s’adresse au plus grand nombre :

  • Vous noterez l’égalité entre citoyens pour cette mesure. Le système mis en place est un système commun, où les individus ne peuvent choisir le financement et la planification de leur propre retraite, et le résultat désiré par les Français implique une inégalité entre ceux qui sont dans des grands groupes ou la fonction publique – qui auraient sûrement les capacités opérationnelles pour remplacer ces « séniors » par des jeunes moyennant une incitation – alors que les petites structures ne pourraient pas forcément du fait des problèmes de compétences pour des postes précis, etc…
  • les cotisations sociales font partie du super brut, soit le salaire réel total. Les baisser revient à baisser la partie du salaire qui finançait la couverture sociale. Comment financer alors cette couverture qui est déjà très déficitaire (sécurité sociale, retraites …) ?
  • Cette idée serait encore meilleure si chaque salarié pouvait négocier directement son temps de travail. Car ici la majorité va imposer aux autres et, comme nous l’avons vu précédemment, la majorité n’a pas toujours raison, chaque cas étant particulier.
  • « L’état complétant la perte de revenu » autrement dit le contribuable. Il suffira d’augmenter les impôts, aggravant mécaniquement le chômage institutionnel, entraînant la hausse des impôts déjà très élevés. Souvenons-nous de la théorie de l’électeur médian : aucune réforme de structure ne sera faite. Ainsi, l’effet Laffer sera plus important et l’Etat devra entrer dans une spirale d’augmentation continuelle d’impôts et taxes, ce qu’il a déjà largement amorcé depuis … fort longtemps.

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Lorsque je vois le niveau des débats aux USA ou en France, que les marchés chinois dévissent, je me dis que nous allons au-devant d’une année bien compliquée…

Ainsi se clôt ce chapitre sur le vote. J’espère que vous aurez apprécié ce tour d’horizon des diverses théories et courants qui traitent de cette question en économie politique. A très bientôt pour un prochain article. J’en profite pour vous souhaiter, à toutes et tous, une excellente année 2016. Pour finir, je vous laisse avec L.Von Mises décrivant la seule forme de démocratie qui soit valable, à savoir le marché libre :

« Le marché est une démocratie dans laquelle chaque sou donne à son propriétaire un droit de vote. Certes les différents individus n’ont pas la même puissance de vote. Le riche a plus de voix que le pauvre. Mais être riche et jouir d’un plus grand revenu c’est dans l’économie du marché libre déjà le résultat d’une élection précédente. Le seul moyen pour acquérir la richesse et pour la garder dans une économie de marché non altérée par des privilèges et des restrictions créés par le gouvernement c’est de servir les consommateurs de la façon la meilleure et la moins chère. Les capitalistes et les propriétaires terriens qui ne réussissent pas dans cette voie, subissent des pertes. S’ils ne changent pas leur façon de faire, ils perdent leur richesse et deviennent pauvres. Ce sont les consommateurs qui font de gens pauvres des hommes riches et de gens riches des hommes pauvres. Ce sont les consommateurs qui fixent le revenu d’une star de cinéma ou d’un chanteur d’opéra à un niveau plus élevé que celui d’un soudeur ou d’un comptable. »

Le Chaos du planisme (1947), Ludwig von Mises, éd. Génin, 1956, p. 8

 

 

 

 

 

 

 

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